Multiples

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Vivre avec un persécuteur

Ecrit par Plume

 

 

 

 

Les persécuteurs sont un sujet délicat.

Quand on connaît les siens, quand on a déjà fait un certain travail avec eux, le simple mot « persécuteur » met mal à l’aise. Quand on en est au tout début, on leur colle vite fait cette étiquette, et on essaie de les éviter au maximum.

Les persécuteurs font du mal, majoritairement au système, plus rarement à l’entourage.

Ils sont auto-destructeurs, ils sont agressifs, ils sont incontrôlables…

Ils font peur.

 

Et pourtant, si vous me demandez quel est mon sentiment vis-à-vis de Claude, je vous répondrais que j’ai énormément d’affection pour lui.

Oui, il s’est amusé à nous torturer avec des pensées humiliantes, des images insoutenables, à me déclencher des flashbacks ou à pousser Kal dans des états suicidaires.

Oui, il a volontairement pris un des seconds prénoms de mon père, parce qu’il trouvait ça drôle.

Oui, il peut être agressif, violent verbalement et faire du mal est un jeu pour lui.

 

Mais quand on passe au-dessus de la peur qu’il inspire, quand on se pose une seconde et qu’on arrive à voir au-delà de toutes ces choses horribles qu’il renvoie, qu’est-ce que l’on trouve ?

On trouve un gamin de seize ans, qui a l’impression que la moindre attaque qu’il (ou le système) subit est potentiellement mortelle. Que la moindre personne nous prêtant attention peut se retourner contre nous, nous faire du mal, et l’attention doit par conséquent être évitée à tout prix.

Un gamin qui, entre la fuite et l’attaque, a choisi l’attaque et n’arrive pas à comprendre qu’il n’en a plus besoin, parce que le monde ne cesse de lui rappeler qu’il est un endroit dangereux.

 

J’ai mis du temps à le comprendre, mais je crois fondamentalement qu’aucun alter n’est mauvais ou méchant. En tout cas, pas plus mauvais ou méchant que la personne entière. Ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont.

Quand on grandit au contact d’un sociopathe, soit on s’écrase, soit on apprend à le combattre avec ses propres armes. Nous, on a appris à faire les deux. On est devenu adaptable, capable de faire face à quasiment tout ce qu’il pouvait nous inventer. Et Claude et Kal sont ceux qui se sont retrouvés le plus souvent en première ligne, en charge de notre défense physique, l’un pour éviter les conflits ou protéger sur le plan verbal, l’autre pour s’échapper quand les choses dégénéraient.

 

Mais du coup, Claude ne connaît qu’une seule façon de nous protéger : en attaquant verbalement. Cerner les failles de l’autre, s’y engouffrer et le faire exploser de l’intérieur, voilà comment il fonctionne. Il se fiche de savoir si l’autre a fait exprès de nous blesser ou non : le résultat est le même, on a été mis en danger sur le plan émotionnel et, pour lui, la meilleure défense reste l’attaque.

Il ne connaît qu’une seule façon de nous protéger, et on l’a repoussé à cause de ça, comme on a repoussé Kal. Et, comme dans le cas de Kal, ce n’était pas la bonne solution. Mais on a mis beaucoup plus de temps à le comprendre, parce que Claude nous faisait vraiment peur. On l’a étiqueté persécuteur, on l’a mis dans un coin, on a tout fait pour l’éviter.

Ça n’a fait qu’empirer les choses.

 

Aucun alter n’est méchant ou mauvais. Il devient, dans la mesure du possible, ce qu’on attend de lui, ce dont le système a besoin.

En le repoussant, en le cataloguant « persécuteur », on n’a fait que le confronter une fois de plus à ce qu’il avait toujours connu : la peur, la colère, la haine, le dégoût. Sauf que ça ne venait plus de mon père, mais de nous-mêmes. Alors il a continué à jouer le rôle qu’il avait été forcé de prendre, et qu’on continuait de lui imposer. Il était presque entièrement séparé du système, quasiment hors de mon atteinte, et carrément en dehors du champ d’influence de Daem – raison pour laquelle il a pu continuer à mettre le bazar alors que Kal, lui, était enfermé.

 

Le jour où j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains, de poser quelques règles et de changer la dynamique du système à son sujet, ça a fait bizarre à tout le monde.

Le reste du système n’était pas très chaud à l’idée de coopérer avec Claude, mais on s’était bien préparé. Le changement a été un peu plus rude pour Claude. Brusquement, dès qu’il y avait un problème, les autres ne fuyaient pas et ne s’isolaient plus, ils venaient me voir. Et, inspirée par la technique d’une amie vis-à-vis d’un des alters difficiles de son système, au lieu de repousser Claude, je lui ai fait la leçon.

 

« Je comprends pourquoi tu es intervenu, mais tu vas devoir changer de méthode. Je ne veux pas de ça entre nous. »

 

« Tu veux vraiment être utile ? Arrête d’intervenir après-coup et dis-nous dès que tu sens qu’on est en train de faire une bêtise. Là, ce que tu fais, ça ne sert à rien. »

 

« Demande avant d’agir. Tu vois là, tu n’as pas demandé, et tu n’as fait qu’attirer encore plus l’attention sur nous. »

 

J’ai eu droit à du sarcasme et de l’ironie, au début. Il se moquait allègrement de moi et de mes règles. Il a cessé de rire quand Daem lui a clairement fait comprendre que l’enfermer dans un coin pendant quelque temps s’il continuait ses bêtises ne le dérangeait absolument pas. Il avait désormais suffisamment accès à lui pour pouvoir l’isoler s’il le souhaitait. D’un seul coup, et certes pas de gaîté de coeur, Claude a fait un peu plus attention aux règles.

Et le résultat l’a surpris autant que nous.

 

Il s’est intégré de plus en plus dans notre fonctionnement quotidien. Si Kal et Daem étaient sceptiques au début, ils l’ont traité comme n’importe quel autre membre du système, et on a découvert d’autres aspects de lui : son sens de l’humour bien piquant, sa préoccupation envers les plus jeunes (même s’il les évite), sa colère à l’idée qu’on puisse penser qu’il ressemble à mon père, sa haine envers lui-même parce qu’il sait qu’il fonctionne de façon semblable, la joie fragile qu’il éprouve à l’idée de faire partie de la bande, son impression que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on recommence à l’envoyer balader…

 

Désormais, il trouve que les règles ne sont pas si mal que ça. Il a pu constater de lui-même que sa façon de faire pouvait être trop violente pour certaines situations et qu’il pouvait nous laisser gérer sans crainte. On n’est peut-être pas à son niveau, mais on est capable de se débrouiller. De fait, il a commencé a réaliser qu’il n’avait pas besoin d’être prêt à sauter à la gorge du premier idiot venu, et il commence à savoir de lui-même quand on a besoin de lui, et quand il peut se contenter de balancer des encouragements en mangeant du pop-corn. Il avait peur de s’ennuyer, qu’on ne le laisse plus jamais « s’amuser », mais il se rend compte qu’en fait, le calme c’est pas si mal.

De notre côté, on a appris à ne plus avoir peur de sa façon de faire, parce qu’il y a des moments où elle est justifiée. Certes, ceux-ci sont beaucoup plus rares que ce que Claude voudrait, mais ils existent néanmoins.

 

C’est pour ça que je déteste le mot « persécuteur » quand on l’utilise tout seul.

Claude n’est pas juste un persécuteur. C’est avant tout un protecteur, qui fait avec ce qu’il a appris. Il n’a pas été créé pour être méchant, mais pour nous protéger dans des situations bien spécifiques.

Il est une partie de nous, une partie nécessaire à notre survie.

 

 



17/02/2019
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